Ce qui se joue
En quelques décennies, le numérique est passé d'outil à infrastructure de nos vies, de nos institutions, de nos imaginaires. Il a changé comment nous travaillons, débattons, aimons, décidons collectivement, bref il bouleverse nos vies et notre manière d'être au monde. Ce n'est que le début : cette transformation porte en elle deux avenirs radicalement opposés.
Le premier est une promesse. Chaque individu peut devenir un point autonome dans un réseau : capable de produire du savoir, de s'organiser, de peser, sans dépendre d'un centre ou d'un sommet qui pense à sa place. Michel Serres appelait ça l'égocratie : non pas l'égoïsme en réseau, mais l'émergence d'individus pleinement singuliers et pleinement connectés. Les moyens techniques existent. Ils n'ont jamais été aussi accessibles. La possibilité de passer du collectif au connectif est à portée de main.
Le second est une pente. Nous scrollons au lieu d'observer, profilons au lieu de rencontrer, optimisons au lieu de délibérer. Nous vivons de plus en plus à travers des modèles du monde plutôt que dans le monde. Vilém Flusser avait un nom pour cette trajectoire : le programme. Non pas le logiciel, mais quelque chose de plus profond : un cadre qui définit à l'avance les choix possibles et qui fonctionne d'autant mieux qu'on ne le voit pas. Quand nous scrollons, profilons, optimisons, nous ne faisons pas de mauvais choix. Nous fonctionnons à l'intérieur d'un programme qui a déjà choisi pour nous le champ des possibles. Et le programme ne reste pas dans les écrans. Il reconfigure le politique lui-même : des États qui rappellent par le sang ce que la frontière ne contient plus, des entreprises-plateformes qui recouvrent le monde de leurs modèles. Entre la chaleur des armes et le froid du silicium, la chaleur humaine risque de s'éteindre.
Une promesse et une pente : les mêmes conditions, deux devenirs. Tout se joue maintenant, et ça se joue sur un seuil : un espace liminal, où rien n'est encore décidé, où les deux avenirs coexistent. C'est de là que La Vigilia veille.
Les Vigiles
À Rome, les Vigiles patrouillaient la cité la nuit. Ils veillaient pendant que les autres dormaient, protégeant ce qui pouvait être détruit sans prévenir. La Vigilia reprend ce geste, mais ce qui menace aujourd'hui n'est pas le feu. C'est l'aveuglement : une transformation que la plupart subissent sans la comprendre, que quelques-uns instrumentalisent, et sur laquelle personne ne veille.
Nous veillons à ce que le monde qui vient ne se construise pas dans le dos de ceux qui vont l'habiter. Parce que la pente ne prend pas la forme qu'on attend. Ce n'est pas une invasion, pas une dictature visible. C'est une substitution confortable : des dispositifs qui miment si bien le choix, le lien, le dialogue, qu'on ne sent pas ce qu'ils remplacent. Flusser appelait ceux qui opèrent à l'intérieur du programme sans le percevoir des fonctionnaires — non pas des bureaucrates, mais quiconque fonctionne selon un programme en croyant décider. Le fonctionnaire jouit de sa liberté à l'intérieur du programme. C'est la jouissance qui rend le programme invisible.
Pas contre la technologie, mais pas sans elle non plus car il n'y a pas de dehors. La technologie est un pharmakon, à la fois poison et remède. Nous refusons aussi bien l'enthousiasme aveugle que la condamnation morale. Ce que nous faisons, c'est forger les moyens de voir le programme et d'agir en conséquence.
La nébuleuse
Le programme n'a pas de forme fixe. Il traverse la culture, l'économie, le politique, le droit, l'intime. La veille non plus ne peut pas avoir de forme fixe. C'est pourquoi La Vigilia est une nébuleuse : un noyau au seuil — la question du devenir humain à l'heure du programme — et une expansion dans chaque espace où cette question se joue. Recherche, lobbying, production culturelle, entrepreneuriat, investissement : ce ne sont pas des « axes stratégiques ». Ce sont les directions où la nébuleuse déborde quand il y a du jeu.
Une nébuleuse sans cartographie serait un réseau d'influence. La Vigilia fait le contraire : tout ce qu'elle touche, comment, avec quels moyens, avec quels résultats, est visible par quiconque veut regarder. La transparence n'est pas une vertu affichée, c'est la condition pour que la veille soit une veille et pas une confiscation de plus.
Ce manifeste lui-même est co-écrit avec l'un des programmes les plus sophistiqués de notre temps : c'est soit de la résistance, soit de la preuve par l'absurde, probablement les deux. La Vigilia est une triche : elle joue de l'intérieur du programme, avec les outils du programme, et elle parie que c'est encore là qu'il reste du jeu. La nébuleuse déborde dans l'espace même qu'elle interroge.
Rejoindre la veille
Les catégories héritées — politiques, intellectuelles, morales — ont été forgées dans un monde solide : des classes, des frontières, des rapports de force lisibles. Ce monde se dissout. Et ces catégories, au lieu d'éclairer celui qui vient, fonctionnent elles-mêmes comme des programmes : elles pré-structurent la pensée, filtrent ou falsifient ce qui ne rentre pas, et rendent invisible ce qui émerge. Croire qu'on maîtrise le programme — ou qu'on le combat — parce qu'on dispose des bons concepts, c'est la forme la plus achevée du fonctionnaire.
La Vigilia combat ce qui confisque et ce qui éteint. La confiscation, c'est le pouvoir qui concentre. L'extinction, c'est la certitude qui dispense de voir : les réponses qui arrivent avant les questions, les grilles qui tournent à vide sur un monde qui leur a échappé, le confort d'un programme — technique ou intellectuel — qui fonctionne si bien qu'on ne cherche plus à en sortir. La Vigilia demande un deuil : celui des catégories qui ont servi mais qui ne servent plus. Non par cynisme, mais par nécessité. On ne voit pas ce qui émerge en regardant à travers ce qui a disparu.
Ce manifeste s'adresse à ceux qui sentent que quelque chose d'immense se joue et que rien de ce qui existe ne suffit à le penser. À ceux qui refusent de choisir entre l'enthousiasme aveugle et la nostalgie technophobe. À quiconque préfère l'inconfort d'une question sans réponse au confort d'une réponse sans question.
Vous ne serez pas représentés. Vous serez équipés pour veiller.
Le feu que nous gardons n'est pas un feu de survie. C'est un feu de joie.
La Vigilia commence.